Luttes
sociales et féministes dans l’Irak occupé
10 juin 2004 -
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Un
an et quelques mois après la fin officielle de la guerre en Irak, une guerre
très brève et marquée par le brutal effondrement du régime, tout semble
indiquer que celle-ci ne fait en réalité que commencer. Les images se
focalisent sur les aspects les plus atroces, les tortures pratiquées de part et
d’autre, la violence aveugle. Tout cela ne doit pas faire oublier qu’il existe
en Irak un mouvement social et féministe dynamique, malgré le dénuement et les
conditions de luttes particulièrement difficiles. Sans prétendre exposer
l’ensemble de la situation, les éléments qui suivent permettent de découvrir
ces mouvements et de se faire une autre idée de l’Irak et des possibilités
concrètes d’agir sur la situation.
Chômeurs
et chômeuses en lutte
Les
estimations officielles admettent qu’au moins 40 % de la population est
actuellement au chômage. Pour les organisations de chômeurs et de chômeuses, ce
taux serait de l’ordre de 70%. En l’absence de système de contrôle social,
l’évaluation précise est difficile, mais dans tous les cas, il est évident que
le chômage est massif. La démobilisation de l’une des plus vastes armées du
monde, relativement à la population du pays, le grand nombre de réfugié-es de
guerre, l’obsolescence des structures industrielles, l’échec total de la
politique agricole de l’ancien régime, sont autant de cause de cette situation
sociale. A l’heure actuelle, ces chômeurs et chômeuses ne bénéficient d’aucune
législation sociale, d’aucune forme d’indemnisation, d’aucune source de
revenus. C’est dans ce contexte que le 1er mai 2003, juste après l’entrée des
troupes coalisées dans Bagdad, une vingtaine de chômeurs, réunis dans le
bâtiment qui servait auparavant de siège à la défunte « Fédération
générale des syndicats irakiens », organe de l’ancien régime, ont formé
« l’Union des chômeurs en Irak », présidée par Qasim Hadi. Le
mouvement lance une revendication simple : « du boulot ou une
indemnité pour tous et toutes », qui sera précisée un peu plus tard par la
revendication d’une indemnité de 100 $ par mois pour les chômeurs et chômeuses.
L’Union
des chômeurs en Irak connaît une croissance rapide, montant à plus de 130 000
militant-es. La situation sociale du pays, mais aussi le dynamisme de la
nouvelle organisation, expliquent cet accroissement spectaculaire. Elle déploie
son activité à
Le
mouvement résiste et tient. Encouragée par ses succès, l’Union des chômeurs
exige la mise en application du plan de création de 300 000 emplois annoncée
par les autorités d’occupation, et demande à être associée à leur mise en
place, ainsi qu’aux distributions de nourriture dans les villes. Malgré plusieurs entrevues et
promesses, Paul Bremer ne fait rien : il compte sur la démobilisation des
manifestant-es. Comme le mouvement semble tenir et se durcir, d’autres moyens
sont mis en oeuvre pour tenter de briser leur détermination. Au 40e jour du
confit, le businessman Abdul Mussan arrive avec un groupe de partisans, portant
des portraits de leur leader. Ils se présentent comme le « Mouvement
démocratique pour une société irakienne libre » et distribuent
généreusement 2000 dinars (1 $) à chaque manifestant-e, en leur promettant un
emploi... s’ils se désolidarisent du mouvement. 70 % le
suivront pour former une « Association des chômeurs ». Une semaine
plus tard cette organisation fantoche disparaît et ses membres retournent,
honteusement, à l’Union des chômeurs, expliquant qu’ils et elles avaient fait
ça par désespoir. Il est tant de changer de forme d’action : le sit-in se
termine par un festival de solidarité, avec théâtre et musique, le 13
septembre. Inlassable militant, Qasim Hadi sera de nouveau arrêté quelques mois
plus tard, le 23 décembre 204, en même temps qu’Adil Salih, membre du Parti
communiste des travailleurs-ses. Une nouvelle campagne internationale obtient
leur libération.
A
Récemment,
l’Union des chômeurs en Irak a fait connaître son programme social, rédigé en
commun avec la « Fédération des conseils ouvriers et syndicats en
Irak », sous la forme d’une proposition de loi fondamentale pour le
travail, en 48 articles. Un texte ambitieux, sans compromis avec le patronat,
expressément opposé à toute forme de nationalisme, et fondé sur les seules
nécessités de la classe ouvrière. On y trouve parmi les revendications la
semaine de 30 heures, la retraite à 55 ans, l’interdiction des licenciements et
du travail de nuit, la pleine égalité hommes-femmes, la liberté totale du droit
de grève et d’organisation, la gratuité totale de l’instruction et de la santé.
Décalage avec la réalité de l’Irak occupé, en proie à la guerre entre armées et
milices ? Pas totalement. Si le CPA est fermement décidé à démanteler le
système économique fortement étatisé fondés sur la rente pétrolière, héritage
de l’ancien régime baathiste, il doit malgré tout gérer une situation sociale
avec dix millions de chômeurs et précaires. En janvier, le ministère du travail
et des affaires sociales a annoncé qu’il envisageait un plan d’aide de six
mois, avec une indemnité de 60 $ mensuels pour les chômeurs et chômeuses, sans
toutefois donner de date pour sa mise en place. La pression continue exercée
par les luttes de chômeurs de chômeuses n’y est pas pour rien.
Malgré
la répression, l’Union des chômeurs est devenue une force incontournable en
Irak. Il lui faut encore renforcer son organisation, car une croissance aussi
rapide n’est pas facile à gérer, surtout en l’absence de tous moyens matériels.
Même l’impression des bulletins d’adhésion pose des problèmes techniques et
financiers difficiles à surmonter sans l’aide de la solidarité internationale.
Son journal, titré « Les conseils ouvriers », dont le logo est issu
d’une affiche française de mai 68, est diffusé à un faible nombre
d’exemplaires, faute de moyens d’impression. En l’absence de véhicules, les
déplacements à pied sont forts dangereux en raison de la situation de guerre,
et la création de sections dans d’autres villes est limitée par les simples
problèmes de transports. La misère même des militant-es est un frein à
l’organisation, car il faut trouver chaque jour les moyens de subsister.
Grèves
et revendications ouvrières
Le
2 novembre 2003, les employé-es de la filature de coton de
Voilà,
brièvement, le résumé d’une grève à l’irakienne. C’est à Bagdad également que
les ouvriers de l’industrie du cuir ont mené une série de grèves, d’abord pour
protester contre l’augmentation du nombre d’heures de travail, ensuite, au mois
de janvier... pour s’opposer aux retenues sur salaires effectuées en mesure de
rétorsion contre les grévistes. Les services de sécurité de l’entreprise,
débordés, font appel à la police, qui tente de disperser la foule en tirant en
l’air, avant d’ouvrir le feu sur les grévistes. Deux syndicalistes sont
blessés. Malgré cela, le mouvement tient bon jusqu’à l’éviction du directeur.
Dans d’autres conflits, le remplacement de la direction, le plus souvent formée
d’anciens baasistes mis en place par l’ancien régime, est une revendication
importante, de même que le rejet du pillage des entreprises par des cadres
corrompus. A Al-Askandaria, la grève de l’industrie mécanique puisait largement
sa source dans l’enrichissement soudain et inexpliqué de plusieurs cadres
ex-baasistes.
Ailleurs,
c’est le blocage des salaires, institué par la nouvelle grille de salaires
récemment mise en place par le conseil provisoire de gouvernement, qui est la
cause de nombreuses grèves dans les usines de tapis, de cigarettes,
d’ameublement, dans l’agro-alimentaire et la santé, et naturellement, dans
l’industrie du pétrole. Récemment, ce sont même les universitaires qui ont
protesté contre le blocage des salaires et la nouvelle grille des salaires. A
la banque centrale, c’est pour défendre des employées injustement accusées de
vol à l’occasion du changement des billets de banque que la mobilisation a
démarré.
A
la Southern Oil Company, qui exploite les vastes champs pétrolifères de Kirkuk,
Baaji et Daura, trois mois de mouvement social, appuyés sur la menace d’un
passage à la lutte armée, sont venus à bout de la résistance de la direction.
Le syndicat s’est aperçu que les salaires étaient inférieurs au minimum fixé
par l’autorité d’occupation pour les entreprises publiques. Celles-ci prévoient
un salaire de 69 000 Dinars, alors qu’un loyer de 50 000 Dinars est commun pour
la plupart des salarié-es. Suivant un calcul fondé sur les besoins vitaux des
travailleurs et sur le coût actuel de la vie en Irak, le syndicat a exigé 155
000 Dinars mensuels (soit 110 Dollars), avec une grille salariale nettement
simplifiée. A l’issue du conflit, les salarié-es ont obtenu 102 000 Dinars
comme salaire minimum, et un rééchelonnent de tous les autres salaires.
D’autres part, des primes de risque permettent d’y ajouter 18 à 30 %, notamment
pour le travail effectué dans les zones contaminées par l’uranium appauvri...
La vétusté des structures industrielles rend le travail particulièrement
dangereux dans la plupart des usines. La plupart des installations n’ont pas
été renouvelées depuis la première guerre du golfe en 1991. Les machines
défectueuses sont réparées à l’aide de pièces récupérées sur celles qui ont
définitivement rendu l’âme, de manière artisanale en l’absence des plans de
construction disparus avec les ingénieurs-ses étranger-es qui les avaient
installées. Les systèmes de sécurité, les équipements de protection individuels
(casques, lunettes, combinaisons, etc...) font également défaut. Quant aux
crèches d’usine et aux cantines, elles ont quasiment disparues. A Bassorah,
c’est pour tenter d’en finir avec cette situation et avec la nouvelle grille de
salaire que les employé-es de la centrale électrique se sont mis en grève,
menaçant de couper définitivement l’électricité de toute la ville et de passer
à la grève armée. Le conflit est finalement arbitré directement par le ministre,
alarmé par la situation, et se termine par la mise en place de la grille des
salaires proposée par le syndicat, ainsi que le relèvement général des
salaires. Parmi les revendications syndicales figuraient également l’égalité
salariale entre hommes et femmes, l’interdiction du travail de nuit et la mise
en place de crèches.
Cette
vague de lutte à vu la résurgence d’un syndicalisme libre en Irak et, dans
certains secteur comme le pétrole, de conseils ouvriers inspirés des shoras de
l’insurrection de 1991 et de la révolution iranienne de 1979 - toutes deux
réprimées par Saddam Hussein avec le soutien des USA. Certaines organisations,
dont la pratique est fondée sur des luttes radicales et des décisions prises
par l’assemblée générale des travailleurs-ses, ont cherché se coordonner. En
décembre 2003, une conférence tenue à Bagdad, en présence de délégué-es venues
de Basra, Kirkuk, Nassiriyah, Ramali, Hilla, Kut, Samwa et Bagdad, fonde la
Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak. Elle affiche immédiatement
sa volonté de dépasser les clivages ethniques, tribaux, nationaux ou religieux,
pour ne se fonder que sur la nécessaire unité des travailleurs et des
travailleuses. Quelques mois plus tard, elle rédige en commun avec l’Union des
chômeurs en Irak son programme social, déjà évoqué. Il lui faut encore se
structurer et se faire reconnaître comme une interlocutrice, aussi bien
nationalement qu’internationalement - notamment auprès de l’organisation
internationale du travail. En effet, dans un pays considéré comme celui où la
force de travail est la moins chère du golfe persique, la référence aux normes
internationales est intéressante car elle fournit un standard que l’état et le
patronat peuvent difficilement écarter. Cela nécessite une meilleure formation
des militants syndicaux, pour laquelle l’aide internationale est importante.
La
reconnaissance est également un enjeu, même si elle est déjà acquise dans
certaines entreprises, car les forces occupantes s’appuient largement sur les
anciens syndicats baasistes pour discipliner la classe ouvrière. Il faut
également signaler la situation conflictuelle au sein de la Fédération
irakienne des syndicats), puissante fédération, fortement bureaucratisée et
dominée par le Parti communiste irakien - qui fut autrefois le plus important
en dehors des pays socialistes. Si les militant-es de cette organisation,
souvent âgé-es et ayant l’expérience de la répression, regardent avec méfiance
les jeunes activistes de la Fédération des conseils ouvriers et syndicats, plus
dynamiques, plus démocratiques, plus à l’écoute de la classe ouvrière,
certain-es sont extrêmement mal à l’aise avec le ralliement du Parti communiste
irakien aux forces d’occupation et à sa participation au conseil provisoire de
gouvernement mis en place par les USA - une position qui lui fait perdre un
nombre croissant de militant-es.
Des
femmes contre la charia
Les
femmes bénéficiaient en Irak de plus de libertés et de possibilités que dans la
plupart des autres pays du Moyen-Orient, même si leur situation avait commencé
à se dégrader dès la guerre Iran-Irak, dans les années 80. La loi sur le statut
personnel de 1958 avait été maintenue, malgré divers amendements qui en
restreignaient la portée. C’est le gouvernement provisoire mis en place par les
forces d’occupation qui a tenté en février 2004, par sa « résolution
n° 137 », d’instituer ce que Saddam Hussein avait tenté sans oser
aller jusque-là : l’établissement de la charia. Certaines dispositions
avaient déjà été mises en place par l’ancien régime, lors de son revirement en
faveur des religieux après la première guerre du golfe, et des pratiques
barbares comme le meurtre d’honneur (droit pour un homme de tuer sa femme, sa
soeur ou sa fille suspectée d’adultère, même non consenti) bénéficiaient d’une large
tolérance. La charia constitue l’essentiel du programme social des
organisations religieuses, et le renvoi des femmes à la maison et derrière un
voile, leur obsession majeure. Durant toute la période de négociations sur le
retour à la souveraineté, les islamistes firent pression pour que la charia
soit l’un des piliers du nouvel Irak, refusant toute discussion sur la présence
des femmes dans les assemblées élues.
La
résolution 137 du Conseil de gouvernement provisoire leur offrait satisfaction
sur le statut des femmes, même si Paul Bremer, représentant de l’administration
US, semblait y être hostile. Elle suscita immédiatement la réprobation de la
majeure partie de la population irakienne, et en premier chef, des
organisations de femmes, qui malgré les dangers immenses que cela représentait,
appelèrent à des manifestations. Parmi elles, l’Organisation pour la liberté des femmes en
Irak, menée par Yanar Mohammed. Cette architecte irakienne, sportive de haut
niveau, vivait en exil au Canada depuis plusieurs années, où elle militait pour
le droit des femmes au moyen-orient. Après la chute de l’ancien
régime, elle décide de revenir en Irak et participe à la fondation de
l’organisation, qui centre son action sur l’aide aux femmes réfugiées,
notamment dans le quartier pauvre de Al’Huda, et l’organisation de centres
d’accueil pour femmes menacées de meurtre d’honneur ou victimes de violences
conjugales. En raison de ses discours véhéments dans des manifestations contre
la charia, elle reçoit des menaces de mort de la part de l’Armée des compagnons
du prophète, une organisation pro-talibane d’origine pakistanaise, ce qui
l’oblige à circuler armée ou entourée de gardes du corps. Une campagne
internationale de soutien, bien relayée par les associations féministes dans le
monde entier, fait connaître sa situation et lui donne une envergure nouvelle.
Le
mouvement soulevé contre la résolution 137 contraint le Conseil provisoire de
gouvernement à la retirer moins d’un mois après sa proclamation. Le statut des
femmes n’est pas sauvegardé pour autant, car si la loi ne change pas, la
pression des forces réactionnaires s’accentue. Le voile, considéré auparavant
comme vieillot, devient une nécessité pour les femmes qui veulent sortir sans
trop de risques dans la rue. Outre les insultes, les islamistes ont recours à
la violence pour les y contraindre, allant jusqu’à lancer du vitriol au visage
de certaines. Les viols se multiplient, les enlèvements et les ventes de femmes
également, selon un tarif fixé : 200 $ pour une vierge, la moitié
seulement si elle ne l’est pas. Les exécutions sommaires de prostituées,
nombreuses dans un pays où le commerce de leur corps est souvent la seule
ressource qui reste aux réfugiées, récidivent le geste ignoble de Saddam
Hussein, qui avait fait décapiter publiquement deux cent femmes accusées de
prostitution pour complaire à ses nouveaux alliés islamistes.
La
pression sur les organisations de femmes n’est pas le seul fait des islamistes,
loin s’en faut. Au Kurdistan d’Irak, plus ou moins autonome depuis 1991, les
organisations nationalistes au pouvoir ont toujours tenu les femmes en
minorité. Dans la zone contrôlée par l’Union patriotique du Kurdistan,
proaméricaine, c’est ce parti nationaliste qui multiplie les pressions pour
fermer les locaux de l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak,
considérant que les femmes n’ont pas à faire de politique. L’UPK tolère, dans
sa zone, les meurtres d’honneur ; son leader, Jalal Talabani, fut le
premier président du conseil provisoire de gouvernement mis en place pour
administrer l’Irak occupé. Le droit de lutter pour la pleine égalité
hommes-femmes n’est toujours pas accepté par les mouvements nationalistes au
Quelle alternative politique en
Irak ?
La
situation telle qu’elle est le plus souvent, avec d’heureuses exceptions,
relayées par les médias traditionnels, consiste en une simple opposition entre
les forces d’occupation et les milices islamistes. Deux nuances viennent
parfois troubler ce bel agencement : la résurgence du baasisme, tiraillé
entre la tentation de la guérilla urbaine et le retour au pouvoir avec l’aval
des USA (rappel de militaires, voir de ministres de l’ancien régime) et les
oppositions entre islamistes, dont témoignent les récents affrontements entre
les partisans de Sistani et la milice d’Al’Sadr’ - pour bonne part composée
d’anciens jihadistes étrangers venus soutenir le régime de Saddam Hussein après
sa volte-face religieuse en 1991, et rejointe par des militaires licenciés et
des chômeurs. Il n’est pas difficile de voir qu’il s’agit d’une lutte entre
camps réactionnaires, même si les implications de la victoire de l’un ou
l’autre est loin d’être indifférente. Tous les épisodes de cet imbroglio
peuvent être suivis heure par heure dans la presse internationale. Par contre,
la vague de grèves des derniers mois, les mouvements de chômeurs-ses, les
attaques contre les associations de femmes, n’y font que des apparitions pour
le moins éparses.
Le
plus curieux, c’est sans doute de voir, dans les pays occidentaux, des organisations
de gauche se laisser prendre à ce piège manichéen et à sacrifier les
précautions politiques les plus élémentaires pour apporter leur soutien aux
milices réactionnaires ou aux auteurs d’attentats aveugles, sous prétexte
qu’ils combattent les Etats-Unis. Le culte viril de l’arme à feu fait passer
tout porteur de kalachnikov pour un résistant, indépendamment de son programme
social. N’existe-t-il aucune alternative aux islamistes et aux baathistes dans
la lute contre l’occupation ? L’existence des mouvements, associations,
syndicats, cités plus haut démontre le contraire. Il n’existe pas, pour
répondre à une question couramment posée, de mouvement libertaire en Irak, pays
dans lequel le mouvement ouvrier - contrairement à la majeure partie de
l’Europe, de l’Amérique latine et de l’Asie du sud-est - ne plonge pas ses
racines dans l’anarcho-syndicalisme. Pendant longtemps, la principale
organisation de gauche était un parti communiste prosoviétique particulièrement
nationaliste, à peine concurrencée par quelques dissidents prochinois. De toute
façon, le régime totalitaire du Parti Baas, en mêle temps que les velléités
socialistes de celui-ci, ont constitué un frein au développement d’une
alternative de gauche.
L’insurrection
de 1991 a bouleversé les choses. La première guerre du golfe ayant entraîné une
forme de vide politique et lassé croire à la chute rapide du régime détestée,
un vaste soulèvement avait traversé le sud et l’est du pays. Dans plusieurs
villes, des conseils ouvriers, formés sur le modèle des shoras de la révolution
iranienne de 1979, s’étaient emparés du pouvoir et avaient commencé à
réorganiser la vie sociale sur de nouvelles bases, démontrant les capacités
d’auto-organisation de la population. L’armée coalisée avait alors laissé
tranquillement les troupes de Saddam Hussein réprimer massivement ce mouvement,
tandis qu’au Kurdistan, les partis nationalistes se chargeaient du travail. De
nombreuses organisations révolutionnaires s’étaient alors formées, sur la base
de l’idée des conseils ouvriers. En 1993, cinq d’entre elles fusionnaient pour
donner naissance au parti communiste des travailleurs, s’associant au mouvement
iranien du même nom. Celui-ci, fondé sous l’impulsion du marxiste iranien
Mansoor Hekmat deux ans plus tôt, se distinguait par sa défense des conseils
ouvriers, son opposition résolue au nationalisme et son rejet de toute forme de
capitalisme, qu’elle soit fondée sur le marché ou sur l’état - un programme
social qui le situe nettement dans la lignée du communisme de conseils. En Irak, des militants du Parti
communiste des travailleurs sont à l’origine de l’Union des chômeurs, de la
Fédération des conseils ouvriers et syndicats, de l’organisation pour la
liberté des femmes et de plusieurs autres organisations de masse. Il
constitue aujourd’hui la principale organisation de gauche dans ce pays.
La solidarité internationaliste
Quoique
l’on puisse penser de ces organisations, il est clair qu’elles constituent une alternative
sociale et féministe plus souriante que les milices d’Al’Sadr’ et consorts, ou
que la poursuite, sous une forme ou sous une autre, de la politique
néocoloniale des USA et de leurs alliés. Les conditions dans lesquelles elles
agissent sont particulièrement difficiles, dans un pays où les besoins les plus
élémentaires de la population sont déjà hors d’atteinte. Les soutenir, ou
soutenir d’autres mouvements qui iraient dans le sens de l’émancipation
politique et sociale, de la lutte contre l’exploitation capitaliste et
patriarcale, c’est agir sur la situation en Irak avec bien plus d’efficacité
que de crier, une fois de temps à autres, quelques slogans contre la guerre.
C’est, pour toutes celles et ceux qui croient fermement qu’un changement social
ne peut être que mondial, un moyen simple et concret de manifester leur
solidarité internationaliste.
Nicolas
plus d’informations sur le site de Solidarité
Irak : www.solidariteirak.org solidarite_irak@yahoo.fr