Luttes
des chômeurs et chômeurs en
Irak
(20 janvier
2005)- Imprimer
En
Irak occupé, au moins deux personnes sur trois
sont au chômage. Elles ne reçoivent aucune forme d’indemnité, ne sont protégées par aucune loi sociale,
vivent de petits boulots, de solidarités locales ou d’aide
humanitaire. Ce
chômage massif a débuté sous le régime de Saddam Hussein. Le système économique, fondé sur l’extraction
de la rente pétrolière plutôt que sur
le développement industriel,
était caractérisé par une politique de redistribution
des richesses par un état tentaculaire. Ce fonctionnement n’a pas résisté à une dette
extérieure croissante, aux guerres successives et à l’embargo.
L’armée,
l’une des plus vastes au monde a été réduite
de 1 million à 350 000 hommes
de 1991 à 2003. Puis l’occupation
a occasionné une nouvelle démobilisation massive, que les actuels recrutements dans la police et l’armée sont loin de compenser. Les femmes ont été durement
touchées par des politiques
ouvertement discriminatoires,
destinées à satisfaire les islamistes, comme le renvoi de toutes les femmes travaillant comme secrétaires dans les ministères, en 1998. Celles qui restaient ont été touchées
par le démantèlement de la fonction
publique après la guerre. Elles sont
également majoritaires, souvent veuves de guerre, dans les camps de réfugié-es, qui
accueillent pas moins de 54
000 personnes dans la capitale.
45 jours de sit-in
Peu après l’entrée des troupes coalisées dans
Bagdad, le 1er mai 2003, une vingtaine de chômeurs, ont formé le Syndicat des
chômeurs en Irak, présidée par Qasim Hadi. Cet ouvrier spécialisé du textile,
âgé de 37 ans, a déjà derrière lui une belle carrière d’agitateur : il a
été l’un des l’un des organisateurs de la grève de Nora en 1994, puis de la
grande grève de 1998 aux usines Badir. Aux quarante-neuf arrestations que ses
activités lui ont coûtées sous le régime baasiste, il en ajoutera bientôt trois
sous l’occupation américaine.
Le Syndicat des chômeurs lance une revendication
simple, mais efficace : « du boulot ou 100 $ pour tous et
toutes », qui obtient un grand succès auprès des chômeurs et chômeuses. Le
29 juillet un sit-in de plusieurs centaines de personnes est organisé devant le
bureau de Paul Bremer, l’admirateur civil américain, durant pas moins de 45
jours. Sous un soleil de plomb, les manifestant-es organisent la lutte de
manière conviviale, alternant manifestations, spectacles, poésies, musiques et
danses. Dès le deuxième jour, Qasim Hadi est arrêté pour « violation du
couvre-feu », avec 18 de ses camarades, tandis que les troupes américaines
tentent une première fois de disperser le sit-in. Relâché, il est arrêté de
nouveau trois jours plus tard, puis libéré sous la pression d’une campagne
internationale de soutien.
Les négociations avec l’Autorité provisoire de
la coalition reprennent difficilement, car celle-ci ne reconnaît aucune
représentativité au Syndicat des chômeurs. Son délégué, Issam Shukri, a
présenté les signatures de 150 000 adhérent-es. Le Syndicat des chômeurs exige
la mise en application du plan de création de 300 000 emplois annoncée par les
autorités d’occupation, et demande à être associée à leur mise en place, ainsi
qu’aux distributions de nourriture dans les villes. Malgré plusieurs entrevues et promesses, Paul Bremer ne fait rien :
il compte sur la démobilisation des manifestant-es.
Le 12 août, c’est à la baïonnette que l’armée américaine charge les manifestant-es, sous un flot
d’insultes racistes contre les « Ali-baba »,
surnom donné par les GI’s aux Irakiens.
Toutefois, tout au long du mouvement, quelques militaires témoignent discrètement de leur soutien aux manifestant-es.
La force ayant échouée, une diversion est
tentée par un businessman qui distribue de l’argent aux participant-es pour les démobiliser et créer un mouvement rival.
Cette
tentative pitoyable échoue au bout d’une semaine. Malgré tout, c’est signe
qu’il est tant de changer de forme d’action : le sit-in se termine par un
festival de solidarité, avec théâtre et musique, le 13 septembre.
Face
aux islamistes et aux nationalistes
Ce succès s’étend bientôt à d’autres villes, notamment Kirkuk, Mossul, Nassiriyah, Bassorah, Muqdayah... et les formes de son activité s’étendent :
publication d’un journal, Les conseils ouvriers (dont la couverture s’orne d’une affiche de mai 68 !), campagne de lutte contre l’interdiction des vendeurs et vendeuses de rue, mise en place de services médicaux gratuits, soutien aux personnes handicapées,
etc. Partout, la lutte des chômeurs
et chômeuses doit aussi faire face à l’opposition résolue des milices islamistes et nationalistes - qui n’hésitent pas à faire feu contre les manifestations de chômeurs et chômeuses, comme le 3
janvier 2004 à Nassiriyah, où quatre manifestants furent tués par le groupe islamiste al-initfadah al-sha’baaniah - et
à l’hostilité des autorités,
comme à al-Amarah, où ce sont des troupes
irakiennes sous commandement britannique qui font six
morts et onze blessés, le 10 janvier 2004.
Le Syndicat des chômeurs en Irak a fait connaître son programme social,
rédigé en commun avec la Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak, dont il est l’un des piliers,
sous la forme d’une proposition de loi fondamentale. Ce texte ambitieux, sans compromis avec le
patronat et l’état, expressément opposé à toute forme de nationalisme, est
fondé sur les seules nécessités de la classe ouvrière. On y trouve parmi les
revendications la semaine de 30 heures, la retraite à 55 ans, l’interdiction
des licenciements et du travail de nuit, la pleine égalité hommes-femmes, la
liberté totale du droit de grève et d’organisation, la gratuité totale de
l’instruction et de la santé.
Ce programme peut sembler ambitieux dans le
chaos actuel. Il exprime avant tout la ferme conviction du Syndicat des
chômeurs qu’il n’y a pas de solution en Irak en dehors du mouvement social et
que la lutte contre l’occupation doit être menée sur une base de classe. Il est
inspiré par le communisme-ouvrier, un courant marxiste né en Iran dans la
révolution de 1979 et qui s’est développé clandestinement en Irak, au contact
des camps de réfugié-es iranien-nes installés au Kurdistan d’Irak.
Le mouvement des shoras en 1991
En mars 1991, alors que la première guerre du Golfe est engagée et que le pouvoir central vacille, les communistes-ouvriers
jouent un rôle majeur dans
l’insurrection des conseils
ouvriers au Kurdistan d’Irak.
Pendant trois semaines,
la région se couvre de shoras (conseils), élus en assemblée générale d’usine ou de districts. Ces
conseils ouvriers prennent en charge l’ensemble de
la vie sociale, remettent
en
Le mouvement des conseils
ouvriers en 1991 a été presque totalement ignoré de la gauche radicale à
l’échelle mondiale. Mais en Irak, son impact est durable, puisque ses
pratiques de démocratie directe, de grève armée et d’autogestion sont
réapparues en 2003, à la fois dans les mouvements d’usine contre l’encadrement
baasiste, dans les luttes de chômeurs et chômeuses et dans certaines formes
d’auto-organisation de quartiers populaires à Bagdad. Qasim Hadi, ou encore
Falah Alwan, secrétaire général de la Fédération des conseil ouvriers et
syndicats, font partie de ces militant-es qui ont lutté clandestinement sous le
régime de Saddam Hussein, sous l’inspiration de ce mouvement. Les principales
organisations qui avaient participé à l’insurrection ont fusionné, en 1993, sur
la suggestion du marxiste iranien Mansoor Hekmat, pour créer le Parti
communiste-ouvrier d’Irak, qui joue un rôle majeur
dans la diffusion de ces pratiques.
Zones libérées à Bagdad
La guerre ouverte entre les troupes d’occupation
et les milices islamo-nationalistes, encadrées par les
anciennes troupes d’élite de Saddam Hussein et financées par les pays
environnants, a amené le mouvement à s’adapter. Il était nécessaire
de créer des zones protégées au cœur des villes. Cette implantation progressive s’est faite d’abord
dans les quartiers occupés par les réfugiés. A Bagdad même, il existe plus de
270 camps, dont certains abritent plusieurs dizaines de familles rassemblées
dans d’anciens bâtiments officiels squattés. Afin de lutter contre les gangs
mafieux qui détournaient l’aide pour la revendre dans d’autres quartiers, les
communistes-ouvrier-es ont pris en charge, avec l’accord des organisations
humanitaires, la protection et la distribution des vivres et des médicaments. La
confiance ainsi créée a permis à la population des camps de s’organiser pour
réclamer la légalisation des squats et obtenir de meilleurs logements.
Enfin, afin de se protéger des attentats et des gangs, s’est posée la question d’une force armée autonome. Le Parti communiste-ouvrier a ainsi été amené à
créer des groupes armés, forts de plusieurs centaines de personnes, dans les quartiers d’al-Furat et al-Jihad à
Le mouvement des chômeurs et chômeuses, des
réfugié-es, des squatteurs et squatteuses, la lutte des femmes contre le
patriarcat, tout cela existe en Irak aujourd’hui. Notre solidarité mondiale
peut aider ce mouvement à se développer, à gagner en puissance jusqu’à être en
mesure d’opposer une véritable résistance, sociale et féministe, à
l’Occupation.
Nico
Publié dans No Pasaran ! du mois de janvier 2005.